Bonne année… oui mais comment ? Philippe DERUDDER

De la part de notre auteur Philippe DERUDDER, auteur ou co-auteur de plusieurs titres, et d‘une vidéo.

Meilleurs voeux pour 2016, certes ! Se limiter aux embrassades et aux belles intentions serait toutefois jouer à l’autruche. 2015 devrait nous avoir rendus moins naïfs car de nombreux événements on levé le voile sur certaines réalités tenues encore récemment dans un flou pudique. J’en retiendrai trois :

Le déni de démocratie :

Depuis au moins trois décennies on voit un peu partout combien la démocratie se réduit à un acte de légitimation d’un pouvoir abusif par les élections. Mais ce qui s’est passé avec la Grèce a fait tomber les derniers masques qui pouvaient encore faire illusion.

Voilà un gouvernement grec élu sur un programme de règlement de la question de la dette compatible avec les intérêts de tous. La Troïka (FMI – Banque centrale européenne et Commission européenne) chargée de dépecer (pardon; « négocier » avec le gouvernement grec) tient-elle compte de la voix du peuple? Que nenni, ce n’est que dédain, rigidité et ultimatum qui sont opposés aux propositions grecques. Cette inflexibilité conduit le premier ministre a demander à son peuple par referendum s’il accepte le plan de l’Eurogroupe. Le peuple se détermine « contre » par la voie la plus démocratique qui soit. Cela change-t-il quelque chose? Pire, non seulement le plan est imposé, mais il est quelque peu durci histoire de bien clouer le cercueil. C’est à un sacrifice que la Troïka s’est livrée, utilisant la dette comme alibi, Troïka par ailleurs sans existence légale et composée de personnalités non élues. En réalité la question n’est pas économique, elle est politique afin de créer un précédent assez fort pour dissuader les autres pays de l’Union européenne de toute velléité de contestation. Cas isolé pensez-vous? Je crois au contraire qu’il faut voir dans cet événement dramatique un ballon d’essai comme le fut la ponction des dépôts bancaires à Chypre pour régler la crise bancaire, pratique maintenant généralisée en Amérique du nord et en Europe en vue de résoudre la prochaine crise dont personne ne doute.

L’instrumentalisation du terrorisme

La France fut par deux fois sous le choc cette année et elle n’en n’est pas encore remise. Le terrorisme, et en particulier l’État Islamique est désigné comme le grand Satan à abattre. Sans doute… Le coup est si violent et le coupable si clairement identifié qu’il est aisé de ne pas regarder plus loin comme le voudrait nos gouvernements. Heureusement des voix, et pas des moindres, s’élèvent et soulignent la responsabilité de nos dirigeants politiques.

Il ne faudrait pas oublier que c’est la CIA qui, à l’origine, a favorisé la montée et le déploiement du terrorisme en l’utilisant comme arme contre les Russes en Afganistan. Et depuis? Jamais il n’y a eu plus d’actes terroristes que depuis que les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN ont décidé « d’apporter la liberté et la démocratie » dans les pays de « l’axe du mal » comme GW Bush aimait à les désigner. Eh bien demandez aux afghans, irakiens, Lybiens, Syriens… s’ils se sentent aujourd’hui plus heureux et en sécurité qu’avant l’intervention de leurs « libérateurs ». Ce n’est que ruines, chaos et champ libre aux actes terroristes que nous laissons sur notre passage.

La France, depuis qu’elle est revenue pleinement dans l’OTAN sert les intérêts américains trop souvent au détriment de son propre peuple en se laissant entraîner dans des pièges tels que l’affaire ukrainienne, les mesures anti russes, la Lybie, la Syrie, sans parler du TAFTA (projet de Traité de libre échange; mais ceci est une autre affaire). N’oublions pas que le gouvernement français a été plus préoccupé de déloger Bachar el Assad, comme le veut Washington, que de lutter contre Daesh quitte à soutenir Al Nosra, la branche d’Al Qaida en Syrie qui « fait du bon boulot » selon les dires de Monsieur Fabius, ministre français des affaires étrangères. Car il y a les « bons terroristes », ceux qui servent (momentanément) nos intérêts, et les mauvais… N’oublions pas que les dirigeants français ont refusé de recevoir une liste de terroristes que le gouvernement Syrien voulait lui communiquer. N’oublions pas que l’appât du gain que représentent les états hyper-riches du Qatar et de l’Arabie Saoudite conduit à vouloir une chose et son contraire : Leur vendre tout ce qu’on peut et en particulier des armes, alors qu’ils sont connus pour former et armer les groupes terroristes de longue date.

Oui le terrorisme est un fléau à éradiquer, mais nos apprentis sorciers ont donné vie à une créature qui maintenant leur échappe. Les terroristes manient la bombe, mais la mèche est allumée par ceux qui, la main sur cœur et l’hymne national à la bouche, voudraient faire croire qu’ils sont victimes, au même titre que celles et ceux qui sont tombés.

La contradiction économico-écologique

Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain; la grand-messe sur le réchauffement climatique qui s’est tenue à Paris, la « COP 21 », n’est pas négative. Elle marque un tournant qui permet pas mal d’espoirs. Mais… Car il y a un mais…

Comme le fait remarquer Jeffrey Sachs, conseiller de Ban Ki-Moon, « il est crucial de faire la distinction entre diplomatie et implémentation ». L’objectif de limiter le réchauffement de la planète à 2C°, voire à 1,5 C° est louable mais ce ne sont que de bonnes intentions au niveau planétaire.

En fait, réduire la question écologique au réchauffement du climat permet de détourner les regards sur les effets et non sur les causes profondes. Car il faut comprendre que l’écologie n’est considérée par les milieux institutionnels, financiers et commerciaux, que dans la mesure où elle sert le capitalisme financiarisé qui est la cause première de la crise écologique. Le changement climatique est donc vécu comme une opportunité guerrière pour la croissance industrielle et le développement (capitaliste) « durable ». Nulle part dans l’accord ne sont évoqués l’effondrement et la perte de la biodiversité, l’épuisement des ressources et les multiples conflits pour leur accaparement, la disparition dramatique des terres arables vampirisées par l’industrie du BTP avide de grands projets inutiles imposés au nom de la croissance… Nulle part n’est mentionnée l’acidification des océans et ses conséquences, les diverses pollutions de l’air, de l’eau, de la terre, etc. Bref on est dans le faire croire que tout va changer à condition que rien ne change.

Qui jettera la première pierre?

À lire ces lignes, on pourrait croire que le monde est aux griffes de quelques loups féroces imposant leur domination sadique à des troupeaux de moutons innocents. Il n’en n’est rien. Il n’y a ni loups ni moutons. Il n’y a que des créatures réduites à n’être que les marionnettes d’un seul illusionniste : l’argent. Que ne ferait-on pas pour en avoir un peu quand on en manque; que ne ferait-on pas pour conserver celui qu’on a, quand on en a; que ne ferait-on pas pour en avoir encore plus même quand on en a énormément! C’est le besoin incontournable d’argent qui conduit à mentir, tricher, voler, asservir, exploiter, confisquer, corrompre, mais aussi à se soumettre, se prostituer, s’oublier se nier se résigner…

Le plus incroyablement absurde dans tout cela est que la monnaie aujourd’hui n’a plus ni existence ni valeur propre comme au temps où elle était faite de métaux précieux. Elle n’est qu’unité de compte créée par la seule volonté humaine. Au niveau d’une nation, dire de nos jours « qu’on ne peut pas faire parce que ça coûte trop cher », « parce qu’on n’a pas assez d’argent » est le plus gros mensonge qu’on puisse imaginer. On devrait dire : Ceux qui détiennent le privilège de créer la monnaie dans la société, refusent d’en créer pour financer ceci ou cela. On est donc dans un monde où l’humain s’est condamné à marchandiser ce qui est rare et précieux, dans le but de gagner des unités de compte qui ne sont ni rares ni précieuses. Comment est-il possible d’en être arrivé là?

C’est que l’argent n’est que la manifestation de ce qui colonise l’esprit de l’illusionniste : la peur.   Il est utilisé pour ne pas la ressentir, en particulier celle de mourir et celle qui lui est associée, celle de manquer. Pour ne pas y être confronté et se sentir en sécurité l’humain a besoin de contrôler son environnement (ou se donner au moins l’impression de le contrôler), avoir donc du pouvoir sur les choses et les gens, et l’argent pour cela est devenu la voie royale. La dérive démocratique, la montée du terrorisme, la menace écologique racontent la triste histoire de l’humain en panique; décrivent ses tentatives désespérées pour reprendre le contrôle, disent surtout combien la peur le conduit à obtenir l’inverse de ce qu’il veut profondément. Qu’on se trouve en haut ou en bas de la pyramide sociale c’est elle le dénominateur commun; les crises actuelles offrent une image monstrueuse d’une réalité dont la responsabilité semble n’incomber qu’à ceux d’en haut, mais la dynamique intérieure est la même à tous les niveaux, plus subtile, moins visible au fur et à mesure qu’on descend, mais tout n’est qu’affaire d’échelle.

Dénoncer l’illusion.

Pourtant, vous le savez, « l’avoir » ne peut en aucun cas apporter la sécurité. Il ne peut qu’en donner momentanément l’impression. Nous vivons à l’époque extraordinaire où l’absurdité suicidaire à laquelle on est parvenus indique qu’il est temps de dénoncer l’illusion. Tâche certes difficile car ceux qui possèdent la fortune et le pouvoir sont hypnotisés par le semblant de sécurité qu’ils leur donnent; ils s’opposent donc à tout ce qui pourrait fragiliser leur château de carte. Mais tâche à la hauteur des possibilités des peuples, dès lors que grandit peu à peu en chacun de nous la compréhension qu’au lieu de chercher à fuir nos peurs par l’usage de ces stratégies qui en fin de comptent produisent un résultat à l’opposé des idéaux de paix, d’équité, de solidarité, de liberté que nous portons, nous avons tout intérêt à les accepter comme faisant partie de la vie, comme indicateur du chemin qui mène à la vraie sécurité.

Je nous souhaite donc de savoir développer cette année la subtilité d’esprit qui nous libère des illusions qui nous piègent encore, en apprenant à accueillir en amies et à interpréter nos peurs comme on le ferait d’un message crypté menant à un trésor.

 

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