La voie du développement durable est pavée de bonnes intentions

Hervé Gouil, auteur de Réapprendre à coopérer, à paraître en octobre 2010
Il y a sans conteste un côté angélique à la vision d’un développement économique, social et écologique, dans lequel ces trois dimensions seraient harmonisées au meilleur profit de l’humanité tout entière.
Nous avons sans doute besoin d’une vision et d’une volonté pouvant améliorer tout ce qui peut l’être dans notre environnement tant social que biophysique. Cependant, le vieux dicton qui nous dit que l’enfer est pavé de bonnes intentions, nous alerte sur ce qui pourrait être potentiellement infernal dans cette nouvelle et sans doute utile utopie du développement durable.
Plus précisément, cette question nous amène à examiner trois paradoxes complémentaires :
-La nécessité et le risque de l’idéalisation
-Le besoin et le danger d’une projection à long terme
-L’obligation et l’impossibilité de penser le bonheur des autres
Depuis Thomas More, l’utopie est devenue à la fois un genre littéraire prisé et l’objet de procès, souvent qualifiés d’ailleurs « de procès d’intention ».
A travers l’utopie, s’exprime la recherche d’une société idéale inscrite dans un univers lointain et imaginaire. Cet exotisme temporel ou géographique rend plus acceptables ou moins violentes les critiques en creux adressées à la société contemporaine.
Tout se passe comme si la notion de développement durable renouait avec la tradition, en parlant de l’intérêt des générations futures et d’un objectif idéal, permettant parfois aux consommateurs et entreprises les plus concernés de se projeter dans une action vertueuse, sans passer par la case cruelle de l’autocritique.
Mais les apports de la psychanalyse et de la psychosociologie éclairent d’autres aspects de l’idéalisation.
Ainsi les travaux de Winnicott et de Mélanie Klein, notamment, montrent le rôle de l’idéalisation de l’objet dans les stratégies de défense du petit enfant. Pour se sentir en sécurité alors qu’il perçoit bien les menaces auxquelles l’exposent sa faiblesse et sa dépendance, le petit humain dès le plus jeune âge a besoin d’idéaliser ceux qui ont pouvoir sur lui, et d’abord ses parents, sans doute d’autant plus que ses géniteurs s’écartent d’un modèle de mère « suffisamment bonne » et de père « suffisamment présent ». Puis, l’objet transitionnel (le doudou) viendra se substituer symboliquement à l’être idéalisé, pour permettre à l’enfant d’envisager un rapport au monde sous la protection de se référent rassurant. Notons au passage l’importance des contes de fées, pour fournir des figures idéales d’identification, principalement lorsque la déficience des adultes est majeure. (Dans ce cas-là seule leur déficience est majeure).
Pour Chantal lebrun (cf. « l’être créateur du futur »), les valeurs représentent également une forme d’objet transitionnel , un élément stable nécessaire pour que le reste puisse bouger. « Pour qu’il y ait du changement, il faut du non changement. Et un système de valeurs représente ce point fixe »
Tout se passe donc comme si le concept de développement durable (et son succès semble confirmer cette observation) jouait ce rôle d’objet idéal permettant d’envisager une forme de relation au monde constructif et positif, alors que la simple analyse des difficultés réelles pourrait faire sombrer plus d’un dans l’angoisse, le désespoir ou le cynisme.
Il est cependant utile de prendre conscience des limites voire du risque de l’idéalisation. Pour reprendre un autre parallèle audacieux avec le développement de l’individu, on note que les humains semblent avoir également tendance à tomber amoureux, en idéalisant l’autre, ou plutôt en projetant sur l’autre les caractéristiques d’un objet idéalisé. On voit peut-être mieux à travers cet exemple les risques de cette idéalisation. Non seulement l’écart entre cette projection et la personne réelle peut être sources de vives tensions ou de désillusions, mais, l’établissement d’une véritable relation (qu’on pourrait dire durable ou du moins soutenable) nécessitent de dépasser cette phase d’idéalisation pour apprendre à agir et à aimer en reconnaissant l’ambivalence de l’autre et sa propre ambivalence. Ainsi, pour agir avec justesse sur le monde est-il également sans doute nécessaire de l’aimer tel qu’il est.
En d’autres termes, à trop idéaliser l’idée du développement durable, nous prenons le risque d’en faire un doudou rassurant, mais qui nous maintient en amont de l’action sur le monde, à l’abri relatif d’un système de valeurs abstraites, d’avantage trahies que traduites dans la réalité.
De même, une autre « porte paradoxe », s’ouvre sur notre relation au temps.
Là encore le besoin de sortir de la dictature du court terme notamment en ce qui concerne l’économie est difficilement contestable. Cependant, la valorisation du long terme, envisageant notre responsabilité sur les générations futures a aussi son revers.
Le danger n’est-il pas en se focalisant sur ce long terme, de ne pas voir les priorités d’action les plus criantes et de justifier une longue préparation et politique de petits pas, là où l’urgence nécessiterait une mobilisation massive et immédiate ? Ainsi il est frappant d’observer qu’un des points essentiels du rapport Brundtland, (document de référence pour la diffusion du concept de développement soutenable) soulignait comme action prioritaire la lutte contre la pauvreté.
Or, cette dimension a disparu de nombreux discours ou de plans de développement durable -notamment de grandes entreprises- alors que les bilans carbones fleurissaient. Nous avons déjà pu montrer l’importance d’une perspective long terme pour établir des stratégies de coopération, ou plutôt la nécessité d’un temps indéterminé pour que les échanges durables réciproques et équilibrés s’instituent entre les différentes parties prenantes d’un projet, d’une communauté ou d’une société*. Mais attention à ce que ces capacités ne se traduisent pas par une focalisation sur une échéance lointaine, amenant à une myopie sur les besoins qui sont sous notre nez. L’urgence disait un sage est de planter cet qui met le plus de temps à pousser. Certes, mais cette sagesse n’est complète que si l’on est également capable d’agir ici et maintenant pour répondre à un besoin immédiat.
Cette exigence d’action de chacun à son niveau est illustrée par l’histoire indienne de la forêt tropicale en feu. Un de ses habitants, un frêle colibri, va remplir son minuscule bec d’eau pour déverser quelques gouttes sur les flammes de l’incendie. Un grand oiseau lui demande : « mais que crois-tu faire là ? » Et le colibri de répondre : « je fais ma part ».
Enfin, le troisième paradoxe nous ramène à une polémique encore plus triviale sur le rôle de l’utopie et des utopistes. Le développement durable revalorise une forme de solidarité entre l’ensemble des habitants de la planète non seulement nos contemporains, mais aussi avec ceux qui y habiteront demain.
Pourtant, il n’est pas besoin de revenir sur le drame de révolutions initiées pour le bien des peuples et dévoyées dramatiquement dès le début par l’usage de moyens contradictoires (la violence, le goulag l’exécution, l’élimination…) pour y parvenir. L’exemple plus proche, et moins tragique, illustré il y a quelques années par un reportage du magazine Thalassa y suffit.
En remontant la piste de la prolifération des algues vertes sur certaines plages des Côtes-d’Armor, on découvrait le penchant naturel de parents à penser au bonheur leurs enfants, et les conséquences de l’erreur magistrale consistant à penser le bonheur de ses enfants.
Pour faire vite, on comprenait que l’agriculture intensive et notamment la concentration de l’élevage de porcs sur certaines surfaces étaient largement motivées par la volonté de construire des exploitations rentables permettant aux enfants de s’installer et de reprendre l’exploitation dans de bonnes conditions économiques.
Or l’image de pollueurs, conséquence de ce type de développement -et responsable entre autre du régime « survitaminé » et azoté profitant tant aux Ulva armoricana et Ulva rotundata plus familièrement nommées «algues vertes » -servait au contraire de repoussoir aux enfants, honteux d’avouer dans la cour d’école que leurs parents étaient éleveurs de porcs ou agriculteurs, puis de songer à cette profession dans leur choix d’orientation.
Non seulement ces bonnes intentions n’avaient pas permis de voir les enfants reprendre les exploitations, mais elles avaient contribué à les en éloigner comme peut-être à limiter leurs capacités d’emploi dans la région, notamment face aux menaces que la pollution représente pour l’activité touristique.
Le meilleur service que nous pouvons rendre aux générations futures ne se présente sans doute pas sous la forme d’un sacrifice, ni sur la construction d’un monde que nous aurions conçu pour eux.
Comme le disait Sénèque dans ses lettres à Lucius, « réjouis-toi toi-même, c’est ton premier devoir ». La meilleure façon de voir peut-être un développement plus soutenable se mettre en œuvre nécessite sans doute d’abord de le construire joyeusement, en laissant l’espace aux autres et notamment aux plus jeunes pour inventer leur part et ouvrir de nouvelles voies.
C’est peut-être un peu frustrant pour certaines générations qui peuvent se trouver davantage dans un rôle de passeur ou de facilitateur que de concepteur. Mais, pour que la voie du développement durable ne soit pas « une autoroute vers l’enfer », pour plagier en exagérant un titre du vieux mais toujours actif groupe ACDC, l’ABC du développement durable comporte sans doute ces trois recommandations :
-Contentons-nous d’un idéal flou et suffisamment lumineux pour éclairer nos actions, sans nous aveugler sur l’ambivalence des situations actuelles.
-Intégrons l’action dans un temps indéterminé pour favoriser les coopérations au long cours, sans que la préoccupation du long terme ne soit prétexte à détourner le regard des urgences, notamment sociales.
-Préférons un enthousiasme communicatif et un égoïsme intelligent à une vision sacrificielle ou autoritaire. Ce qui revient à se préoccuper de la qualité de sa propre vie, en conscience qu’on ne peut pas être heureux sans les autres.
mars 2009

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