Une excellente critique du livre Créateurs d'Utopies sur le site Autogestion.coop

Créateurs d’utopies – Démocratie, autogestion, économie sociale et solidaire, le livre de Pierre THOME

Mis en ligne sur le site (A)utogestion.coop par Christian Vaillant – 11/04/2012
La parution de cet ouvrage a été annoncée par son auteur sur ce site aux fins de souscription. Il est désormais disponible et permet une note de lecture. Passionnant.

Un projet de livre qui a évolué

Le sujet initial de l’ouvrage était l’autogestion en France. Ce qu’elle avait été dans sa période faste des années 1960-1970 et ce qu’il pouvait en rester éventuellement aujourd’hui. Devant le constat actuel de l’absence presque complète du mot mais de l’existence de pratiques, la démarche a évolué : « La méthodologie qui a semblé la plus appropriée est celle de l’enquête auprès de personnes dont la vie militante et (ou) professionnelle ferait référence à des pratiques collectives non hiérarchisées et à l’autonomie, c’est-à-dire aux bases mêmes de l’autogestion. » De là l’évolution du titre de l’ouvrage qui était initialement Rêve d’autogestion, le mot autogestion étant relégué dans le sous-titre, « mélangé » aux notions de démocratie et d’économie sociale et solidaire. Mais le contenu est là, et il est passionnant.

Des témoignages de pratiques

Le livre est presque entièrement construit sur des témoignages de personnes ayant eu ou ayant toujours des pratiques autogestionnaires. Beaucoup dans les années 1970, mais aussi dans les années 1980, 1990 et aujourd’hui. Ces témoignages de plusieurs générations montrent la constance des thématiques à travers des pratiques qui évoluent, plus ou moins. Les différents chapitres traitent des principales thématiques : écologie, ville, féminisme, école, entreprise.
L’ouvrage n’a pas vocation à être un recensement exhaustif, impossible, de tout ce qui s’est fait et se fait encore. Des exemples sont choisis dans chacun des thèmes : bien sûr, Lip pour l’entreprise , mais aussi les Tanneries d’Annonay ; bien sûr le Larzac pour l’écologie, mais aussi les paysans-travailleurs ou le nucléaire ; et la Villeneuve de Grenoble, le MLAC, le lycée de Saint-Nazaire… Cela laisse assez de place pour que les témoignages soient divers, complets, nuancés et très souvent émouvants.
Chaque témoignage contient à la fois le récit d’une pratique et une réflexion sur cette pratique. On est ainsi dans une théorisation très concrète des pratiques et des problèmes qui sont apparus. Seul le premier chapitre se livre à une présentation théorique des origines de l’autogestion au XIXe et au début du XXe siècles ; présentation des courants politiques libertaires, marxistes et chrétiens. On est alors d’autant plus loin des pratiques que tout ce qui concerne les mouvements de sociétés de secours mutuels (ancêtres des mutuelles), de coopératives de production et de coopératives de consommation du XIXe siècle est renvoyé en introduction du dernier chapitre consacré à l’économie sociale et solidaire. Cette absence dans le premier chapitre fait alors manquer la continuité des pratiques, ensuite si bien montrée pour les cinquante dernières années, qu’il s’agisse de revendications autogestionnaires, de luttes autogérées ou de lieux autogérés.

Un livre sur le PSU, la CFDT… et les chrétiens

La plupart des témoins des années 1960-1970 ont été au PSU, et il en va souvent de même pour les décennies suivantes, pour peu que les protagonistes aient été majeurs dans les années 1970. La méthodologie de la recherche n’étant pas indiquée, il est difficile de savoir si il s’agit de la résultante de l’appartenance politique des auteurs induisant leur réseau de connaissances ou d’une donnée objective consécutif à un sondage ou un tirage aléatoire. Ne soyons pas trop pointilleux ; il est vrai que l’autogestion a été essentiellement portée dans les années 1960-1970 par la CFDT et le PSU comme c’est très bien montré au terme du premier chapitre par les témoignages, notamment de Michel Rocard (qui surprendront les plus jeunes qui ne connaissent que le Rocard d’aujourd’hui) ; il n’est donc pas étonnant d’en retrouver les militants dans les pratiques.
Ce qui est très bien rappelé dans l’ouvrage est l’apport très important, via les mêmes PSU et CFDT, du christianisme social à l’autogestion. JAC, JEC, JOC, ACO, La Vie nouvelle, aucune des composantes n’est oubliée. Il n’est donc là aussi pas surprenant de retrouver dans les itinéraires des témoins le passage dans ces différentes organisations, voire souvent dans le scoutisme.

Et les autres alors ?

Si ce rappel de l’apport du christianisme social, via le PSU et la CFDT, à l’autogestion est d’autant plus important qu’il est probablement largement ignoré des générations actuelles, l’ouvrage pèche par l’absence de trois apports non négligeables : les libertaires, les mouvements d’éducation populaire laïques et le mouvement communautaire.
Témoignage pour témoignage, l’auteur de ces lignes peut fournir un très grand nombre d’exemples de communautés et de lieux de vie autogérés, d’associations d’éducation populaire (CLAJ, Peuples et cultures…), de lieux culturels ou conviviaux autogérés et d’entreprises autogérées d’hier et d’aujourd’hui sans aucune origine religieuse de leurs membres.
On peut noter d’ailleurs que le PSU est présenté du point de vue rocardien, de manière partielle (même si ce qui est dit est juste), voire partiale : les « gauchistes » entrés en force au PSU après mai 68 sont présentés comme perturbateurs et assez « dangereux », trop « marxistes-léninistes », donc « autoritaires », donc peu autogestionnaires. Vision tout à fait fausse. Les rocardiens ont en effet évolué comme on sait après leur départ au PS et l’échec retentissant de leur tentative d’y faire adopter l’autogestion (adoption purement opportuniste qui aura duré cinq ou six ans), c’est-à-dire au mieux vers l’économie sociale et solidaire mais de manière assez peu autogestionnaire, tandis que les seuls aujourd’hui à défendre officiellement l’autogestion sont les Alternatifs, fruits de différentes recompositions de tendances dites « gauchistes », du PSU et de la Ligue communiste d’antan (ce qui n’empêche pas de pouvoir trouver très discutables leurs positions). Sans oublier bien sûr les libertaires.

Économie sociale et économie solidaire

Le dernier chapitre est consacré à l’économie sociale et solidaire. Son principal mérite, et il n’est pas mince, est de présenter, toujours sous forme de témoignages, une dizaine d’entreprises actuelles de l’ESS, plus ou moins autogérées.
Le chapitre débute par une présentation historique de l’ESS. Elle est assez bien faite jusqu’aux années 1970. Mais elle pèche un peu sur son renouveau dans les années 1970 et surtout sur l’apparition de l’économie solidaire venue s’adjoindre à l’économie sociale.
Curieusement, étant donné le ton très rocardien de l’ouvrage et le long entretien avec Michel Rocard même, rien n’est dit sur le rôle essentiel joué par celui-ci et les siens dans la renaissance de l’idée d’économie sociale et sa structuration en mouvement dans les années 1970, dans la loi de 1983 sur l’économie sociale, dans la création de la délégation interministérielle à l’économie sociale et dans celle du secrétariat d’État à l’économie sociale dans le premier gouvernement Mauroy.
Plus grave, l’apparition de l’économie solidaire est réduite à presque rien. Il s’agirait d’un simple rappel à l’économie sociale d’être solidaire, ce qui serait sa vocation d’origine. L’auteur peut alors écrire : « L’ESS se définit en premier par ses activités et son utilité sociale et non par sa nature juridique et économique ». Rarement la mise en cause des valeurs fondamentales d’origine de l’économie sociale depuis les années 1980 (mise en cause renouvelée avec la notion actuelle d’« entrepreneurs sociaux ») n’aura été traitée avec une si rapide pirouette. Les valeurs fondamentales de l’économie sociale, c’est un collectif de personnes qui prend en charge une activité (production, consommation, gestion d’un risque…), sans objectif de profit financier individuel, avec pour principe « une personne = une voix ». Il ne s’agit donc ni d’activités prédéfinies (n’importe quelle activité peut entrer dans le champ de l’économie sociale) ni d’« utilité sociale » (notion en fait attribuée par les pouvoirs publics, alors qu’il s’agit en économie sociale d’utilité collective librement définie par les membres du collectif). La nature juridique est alors essentielle pour l’économie sociale puisqu’il s’agit de fixer de manière intangible qu’il s’agit d’un collectif et qui fonctionne sur le principe « une personne = une voix ». Donc, un travailleur indépendant, ce n’est pas de l’économie sociale, et une société de capitaux (Sarl, SA) ce n’est pas de l’économie sociale.
Il n’est pas question ici de jugement de valeur (encore que…), mais de délimitation de notions. L’économie sociale c’est une histoire collective, sans profit, fonctionnant démocratiquement (il s’agit bien sûr d’un idéal). L’économie solidaire c’est faire le bien (insertion, environnement, etc.), individuellement ou collectivement, démocratiquement ou non, de manière intéressée ou non. Cette économie solidaire est apparue à la fin des années 1970 et est intimement liée à l’apparition des notions d’exclusion et d’insertion, elles-mêmes principaux instruments de la destruction des notions de classes et de luttes de classes. En poussant le bouchon un peu loin, on peut se dire que les chrétiens qui n’avaient que fugitivement admis la lutte de classes, si fondamentalement contraire à toute leur tradition, se sont engouffrés dans la brèche. On retrouvait des pauvres à sauver sans trop se poser la question du pourquoi.
Bref, si une notion peut être porteuse d’autogestion, c’est bien l’économie sociale et son formalisme juridique. Autre chose est la critique qu’on peut faire de son fonctionnement réel.
À noter qu’il est à plusieurs reprises évoqué par des témoignages que le statut de scop n’a pas été adopté à cause des difficultés qu’il entraînait vis-à-vis de l’environnement économique, les scop bénéficiant d’avantages concurrentiels très mal vécus par les entreprises du secteur marchand (clientes ou fournisseuses). On peut se demander de quels avantages il s’agit puisque la seule exonération dont bénéficient les scop est celle de la contribution économique territoriale (ex taxe professionnelle), ce qui ne constitue pas un avantage si considérable. Les mythes entretenus par le Medef à l’égard des mondes associatif et coopératif ont la vie dure.

L’égalité et la rotation des tâches

Si l’égalité dans la prise de décision est revendiquée dans tous les témoignages d’hier comme d’aujourd’hui, il n’en va pas de même de l’égalité financière. D’ailleurs, même dans l’égalité dans la prise de décision, elle est visiblement largement battue en brèche dans les entreprises actuelles présentées dans le livre. Effet de l’économie solidaire ? Les compétences sont inégales, et il n’est pas pensable de se passer, a minima, du filtre de la démocratie représentative, voire de restreindre la décision aux dirigeants, libre à la base de ne plus les élire à l’assemblée générale suivante. La démocratie directe qui s’admet bien dans les luttes semble bien difficile à concevoir dans le fonctionnement d’une entreprise ; deux entreprises seulement y échappent (du moins dans le livre, car dans les entreprises du réseau Repas, c’est pratiquement la règle).
Ce sont les deux mêmes entreprises (La Péniche et Ardelaine) qui pratiquent l’égalité salariale, encore plus définitivement rejetée par les autres. Quant aux années 1970, cette revendication n’apparaît jamais, sauf un cours instant pour le partage des recettes de vente de montres de Lip : Piaget dit en AG que ce serait mieux dans l’idéal, mais que les crédits, etc. ne sont pas les mêmes pour tous et que dans le souci de rester tous unis, il vaut mieux respecter la hiérarchie des salaires.
Retrouver l’ampleur de la revendication égalitaire à cette époque serait un gros travail. Toujours témoignage pour témoignage, l’auteur de ses lignes a souvenir qu’elle était assez importante puisqu’une des revendications de la CFDT de l’époque était les augmentations égales pour tous (100 F pour tous par exemple), ce qui tendait à réduire inexorablement les écarts de salaires sans brutalité. Il en reste toutefois un petit quelque chose puisque toutes les entreprises présentées insistent sur la faiblesse de l’échelle des salaires, notion en effet traditionnelle dans l’économie sociale en général. Mais, étant donné leur taille modeste en termes de chiffre d’affaires et de salariés (une seule atteint 8 millions d’euros et une seule 40 salariés, toutes les autres étant inférieures à 20 salariés, voire à 10) et le type d’activités exercées, des écarts de salaires de 1 à 2 à 1 à 4 ne sont pas particulièrement égalitaristes, même si ils seraient un peu supérieurs dans le secteur marchand.
Enfin, toujours les deux seules mêmes structures parlent de la rotation des tâches pour assurer une meilleure connaissance par tous de tous les aspects de l’entreprise. Démocratie directe, rotation des tâches et égalité financière apparaissent ainsi comme les pierres de touche d’un fonctionnement irrécupérable par le capitalisme.
Créateurs d’utopies – Démocratie, autogestion, économie sociale et solidaire, Pierre Thomé, co-édition Adels et Yves Michel, 2012, 300 pages, 22 €

Pas de réponses

  1. Pierre Thomé dit :

    Quelques observations à propos de l’analyse de Christian Vaillant
    L’historique du projet du livre, tel que l’évoque Christian Vaillant, comporte une erreur ou plus exactement un oubli important. Comme cela est expliqué dans l’introduction et repris par P. Viveret dans la préface, la question au départ était de se demander si la quasi disparition du mot autogestion dans le langage politique de la gauche (disons de gouvernance ou réformiste), avait pour autant éliminé toutes traces dans la société civile. La première hypothèse a été de rechercher des liens possibles entre autogestion et démocratie participative, le premier titre choisi était d’ailleurs « La démocratie participative dans les pas de l’autogestion », sans même un point d’interrogation ! Après une première enquête auprès d’élus et de militants, nous avons constaté qu’il s’agissait de deux réalités différentes difficilement comparables. Aussi nous nous sommes orientés vers le mouvement social à partir de la définition donnée par Henri Lefebvre (cf. fin du chap. 1 p. 55), d’où l’intention de « nous attarder sur les lieux (là où vivent ou ont vécu les gens) qui donnent sens et saveur à tels moments de la vie social, (en mettant) l’accent sur un processus de réappropriation collective… » (Pierre Sansot), ces lieux, même si nous nous n’y sommes pas toujours rendus, sont très présents dans les souvenirs de ceux et celles qui en témoignent : LIP, le Larzac, Plogoff, Villejean, les Tanneries, une école primaire, etc. Et au final, on aboutit à l’actualité de l’économie sociale et solidaire où l’on a rencontré des personnes tout autant investies, tout autant passionnées… Ce qui conduit à une question-clé : l’ESS crée-t-elle du mouvement social ? La réponse (prudente) étant plutôt oui, même si ce mouvement est sensiblement différent, semble peu organisé et est encore en manque de grande visibilité dans l’opinion publique. Donc le ‘’rêve d’autogestion’’ évoqué par Christian comme charnière, a été une expression secondaire, un titre provisoire dans l’attente évidente d’autre chose.
    En revanche, d’accord avec lui pour souligner l’absence de témoins de la mouvance libertaire des années 1970, avec le mouvement communautaire, les squats … Il n’y a pas beaucoup de communistes non plus, un seul devenu PDG des Tanneries d’Annonay. Ceci-dit deux témoins de l’ESS (chap.7) font allusion à leur appartenance à cette mouvance et un autre évoque l’importance du CLAJ pour sa formation militante.
    Dans cette enquête, dès le départ le choix était clair : il n’y avait aucune intention d’exhaustivité, donc effectivement ce sont bien les réseaux de connaissance qui ont fonctionné sans recherche d’une ‘’objectivité’’ scientifique, nous n’en avions pas les moyens, et ces réseaux, par nos origines et nos engagements, étaient largement issus du christianisme social à connotation marxiste. Il était convenu aussi de faire une grande place à la parole des témoins sans chercher à l’interpréter ou à y plaquer des constructions idéologiques, au-delà de ce que les témoins eux-mêmes pouvaient en dire, ce qui fait que d’un témoin à l’autre il peut y avoir des représentations relativement différentes de la même situation, (un exemple sera évoqué un peu plus loin à propos de l’autogestion). Une historienne et un sociologue ont suivi le travail pour éviter les égarements (tendance à trop vouloir en faire ou en dire), le décès brutal de Françoise Tétard, l’historienne, a été un handicap certain au moment de la construction du texte ce qui peut expliquer quelques erreurs.
    Je partage donc tout à fait l’analyse faite à propos de cette construction en particulier le manque de lien entre le chapitre 1 qui évoque l’émergence du concept d’autogestion, et la première partie (origines de l’économie sociale) du chapitre 7. Ce qui provoque un décalage historique, puisque l’on revient dans le chap. 7 au XIXe siècle pour parler des origines de l’économie sociale avec les associations et mutuelles ouvrières.
    Je reconnais aussi tout à fait la légèreté du traitement du rapprochement conceptuel entre économie sociale et économie sociale et solidaire. Ceci dit j’ai du mal à comprendre la distinction faite par Christian entre d’une part ‘’économie sociale’’ et d’autre part ‘’économie solidaire’’. C’est une découverte pour moi… Selon lui, l’économie sociale est une histoire collective ‘’sans profit’’ (souligné par mes soins) ; étonnante définition, mais faudrait-il encore s’entendre sur le thème profit, et s’il s’agit de bénéfices, il vaut mieux que toute entreprise en fasse, quel que soit son statut, sinon pas d’investissements et pas de participation aux bénéfices pour les associés d’une SCOP. Une association (à but non lucratif par définition), l’une des trois composantes de l’économie sociale, peut très bien faire des bénéfices, mais en revanche ne peut rien redistribuer à ses salariés. Toujours selon Christian, l’économie solidaire est à considérer comme ‘’faisant le bien’’ et il donne comme exemple l’insertion, l’action pour l’environnement … Si je comprends bien Ardelaine devrait se contenter de l’appellation ‘’économie sociale’’, parce que son objet est exclusivement la production de biens de consommation ? En tout cas Ardelaine, tout comme Alternatives économiques, la Péniche…, se situe clairement dans le cadre ‘’économie sociale et solidaire’’, en se référant à la charte actualisée de l’ESS.
    J’en arrive au point central de la discussion : la question de l’autogestion. Il semblerait que Christian ait lu le livre avec une représentation claire et précise de ce qu’elle est et de ce qu’elle n’est pas, faisant de l’égalité de revenu et de l’égalité de compétences (par la polyvalence et l’absence de hiérarchie), le référentiel incontournable pour bénéficier du label ‘’autogestion’’ et à ses yeux seuls deux entreprises parmi les dix citées peuvent en bénéficier.
    Or pour nous, c’est d’abord de la complexité qui ressort de notre enquête. Il semble tout d’abord nécessaire de préciser de quoi on parle : d’un projet politique ou bien d’une pratique ?
    Le projet politique, par définition, projette une société idéale de liberté, d’autonomie, de démocratie directe… dans laquelle l’exploitation, l’aliénation seraient bannies. Dans cette perspective, on ne peut séparer socialisme et autogestion. En effet, après la guerre d’Algérie, l’autogestion est venue à point pour redonner du souffle au socialisme français déshonoré par cette guerre et moribond. La CFDT et le PSU, puis la Deuxième gauche, furent porteur du socialisme autogestionnaire, redevenu simplement socialisme avec l’arrivée au pouvoir de F. Mitterrand en 1981. Michel Rocard explique bien toute cette évolution dans le chapitre 1. En fait, l’autogestion dans ce cas ne fut que ‘’brise légère’’ et n’a pas ébranlé le monde. Aujourd’hui, seuls les Alternatifs Rouge et Vert, et peut-être aussi le Parti de Gauche, restent porteurs de ce projet, le livre « Autogestion hier, aujourd’hui et demain » (Collectif L. Collonges) est d’ailleurs écrit en partie comme le véritable programme politique des Alternatifs.
    Pour la pratique (ou la praxis), il semble nécessaire de distinguer ce qui relève du mouvement et ce qui relève de la gestion directe d’une entreprise SCOP ou association.
    C’est dans le mouvement, tel que défini par Henri Lefebvre (fin chap.1, p.55), que l’on repère plus facilement le souffle autogestionnaire (assemblées générales fréquentes et souveraines, par exemple). Mais là encore cette labélisation ne fait pas l’unanimité. À LIP par exemple, Raymond Burgy, l’un des leaders CFDT, se hérisse dès que l’on prononce le mot : « on n’a jamais parlé comme ça, dit-il, ce qui paraît important, c’est comment on décidait ce qu’on allait faire et comment on s’y prendrait pour le faire… » (p. 190) – ce qui suit figurait dans une première version beaucoup plus longue – « Je n’admets pas que l’on profite d’un conflit pour en faire un banc d’essai. Quand j’ai vu tout le débarquement de l’extrême-gauche, dont un certain Alain Badiou, qui vient vous dire ‘’on va vous expliquer ce qui se passe et comment il faut faire’’, alors là, je ne supportais pas et je n’aimais pas les voir aux assemblées générales ». Il est vrai que les principaux leaders de la Gauche prolétarienne, la GP, (Benny Lévy, Alain Geismar, Serge July…) se rendaient souvent à Besançon et, pour la petite histoire, ils en auraient même, d’après Hervé Hamon et Patrick Rotman dans Génération 2. Les années de poudre (1988, Seuil), tiré leçon au point de s’auto-dissoudre : « ce que LIP met en cause, c’est notre raison d’être […] Le grand problème est de savoir se dégager, de savoir dire à-dieu, de ne pas s’accrocher aux fétiches […] LIP, ce n’était pas du flanc, on pouvait partir en beauté » (Benny Lévy).
    En revanche, pour Roland Vittot, autre leader CFDT, il y avait bien un « esprit autogestionnaire » (p. 190) ; alors que pour Charles Piaget « l’air de l’autogestion c’est bien, mais tu as aussi besoin de l’air des champs ! » (p. 190). Notons également que dans le film « Les LIP, l’imagination au pouvoir » de Christian Rouaud, le mot autogestion n’est pas prononcé une seule fois.
    Un autre témoin, cette fois-ci du Larzac, fait le constat que lors des AG qui rassemblaient paysans et comités de soutien « il y a eu de sérieux affrontement et c’est normal ; discuter, s’engueuler, c’est la base même de la démocratie… ou de l’autogestion, c’est comme tu veux, pour moi c’est la même chose démocratie et autogestion ! » (Bernard Huissoud p. 76)
    Donc les points de vue divergent sur l’usage du mot, mais je ne pense pas qu’il faille y attacher trop d’importance. Et quand on en arrive à la gestion proprement dite, alors là les choses se compliquent encore plus ! Christian Vaillant fait de la Péniche et d’Ardelaine, les seules entreprises réellement autogérées parmi les 10 citées.
    La Péniche est effectivement la seule qui s’en revendique. Ils sont six associés (trois au moment de l’entretien en 2009) à peu près de même niveau de formation, travaillant dans le même bureau, sur les mêmes productions et à égalité parfaite de rémunération. Ce fonctionnement correspond tout à fait à ce que dit le PDG (ex délégué CGT) des Tanneries d’Annonay à propos de l’autogestion : « L’autogestion, gérer ensemble, est peut-être possible avec une petite équipe de gens qui font la même chose, architectes par exemple, avec le même niveau de qualification. Dans une entreprise comme les Tanneries, c’est au moins dix décisions par jour à prendre très rapidement sous peine de perdre des marchés et là, le PDG est seul à pouvoir décider. » (Lucien Alluy p. 207). Pour Odile Jacquin, associée de la Péniche depuis 2006, « l’autogestion doit s’envisager comme une création organique souple qui va d’une forme à la suivante en fonction des personnes qui la font » (p. 261).
    Mais ce qui paraît possible à six, l’est-il à 44 ? Tant qu’Ardelaine a fonctionné avec ses cinq fondateurs, pas de problème, mais au fur et à mesure que l’entreprise s’est développée, il a fallu établir des règles et une équipe de ‘’cadres’’ s’est mise en place : ils sont quatre à veiller à la bonne marche de la SCOP et à mettre en œuvre les décisions du conseil d’administration élu par l’assemblée générale annuelle des associés. Signe de cette hiérarchie reconnue : les cadres cotisent à une caisse de retraite complémentaire de cadres, cette cotisation supplémentaire est compensée par un salaire légèrement plus élevé (+0,2) que la base commune à tous, actuellement le SMIC. Il faut aussi noter que la moitié des salariés ne sont pas à ce jour, associés de la SCOP (ce qui demande de consacrer 5% de son salaire brut), cette différence de statut n’est pas sans créer parfois quelques tensions dans la gestion du temps de travail par exemple.
    Donc Ardelaine semble plus éloignée de l’autogestion que le laisse entendre Christian. Béatrice Barras, quand elle évoque Ardelaine avec toujours la même passion, préfère parler de ‘’coopération’’ plutôt que d’autogestion. « En 35 ans, nous avons appris ce qu’était une construction collective […] Ce qui rassemble c’est une œuvre commune à plusieurs dimensions que l’on doit faire avancer en tenant compte des changements qui interviennent dans le collectif. » (p. 281)
    Finalement, et ce sera ma conclusion, ce que je retiens de cette longue enquête sur trois années, ce n’est pas un mot à usage complexe, mais la rencontre avec des personnes passionnées et passionnantes, qui ‘’pensent global et agissent local’’ en appui sur des valeurs humaines universelles et non sur l’argent, même s’il en faut, et c’est pour cela que nous les avons nommés ‘’Créateurs d’utopies’’ !

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