Claude Neuschwander: 5e lettre aux indignés

Lettre N° 5 aux citoyens indignés par les turpitudes des financiers et des puissants.

Le libéralisme contre l’équilibre social et la cohésion.

A ces défauts majeurs, qui suffiraient à eux seuls à justifier la révolte des indignados, s’ajoute la dégradation, constante depuis trente ans, de la pratique démocratique dans les pays où pourtant la démocratie semblait enracinée depuis le siècle des Lumières. Et cela s’avère bien être la conséquence directe du développement, sous toutes ses formes, du libéralisme le plus extrême.

Car de quoi est constitué l’ensemble des revendications des libérauxextrêmes vis à vis de l’organisation de la Société, telle qu’elles se sont concrétisées à partir du début des années 1980, aux Etats Unis, sous la Présidence de Ronald Reagan et en Grande Bretagne, sous le règne de  Margaret Thatcher, Premier Ministre ?

La révolution libérale, initiée par les penseurs de l’école de Chicago et notamment par Milton Friedman, repose sur un petit nombre de principes simples et même simplistes :

  • Fondamentalement, le libéralisme organise un glissement global de l’activité économique de métiers traditionnellement organisés autour de la production de biens vers une profession essentiellement centrée sur le développement spéculatif du maniement de l’argent. Pour les tenants de ce libéralisme, l’objet de l’économie est l’acquisition de l’argent, seulement de l’argent, et accessoirement du pouvoir qui va avec. L’argent n’est plus un outil pour pouvoir commercer sur des marchés, avec des règles, c’est une fin en soi, un critère d’appréciation de la valeur des hommes, de la qualité de leurs activités, de leur réussite ; souvenez vous : « Si l’on n’a pas une Rollex à cinquante ans c’est que l’on n’a pas réussi sa vie« . Certes la phrase a été prononcée, avec conviction, par unimbécile visiblement content de lui, mais elle témoigne bien des valeurs qu’il partage avec les autres dirigeants de l’économie, et du niveau de mépris qui oppose les dominants aux simples dominés. L’argent, pour eux s’avère aussiun moyen d’acheter les consciences et les influences, et donc d’avoir du pouvoir non seulement sur les hommes mais aussi sur les mécanismes de la société. En conséquence, pour les libéraux, rien ne doit venir gêner la capacité de manœuvre de ceux qui oeuvrent pour amasser davantage de biens. « Laissez nous faire, c’est notre métier« , reste le cri de guerre de ceux qui entendent être totalement libérés de toute réglementation, de tout contrôle, de toute contrainte. Leur objectif est affiché depuis bientôt trente ans : assurer un rendement de plus de 15% sur l’argent investi, quelles qu’en soient les conséquences humaines. Ronald Reagan, le sympathique Président des Etats Unis, élu en 1981, avait l’habitude de répéter que « L’Etat n’est pas la solution de nos problèmes…L’Etat est le problème ».
  • Une première conséquence est qu’il faut se débarrasser, chaque fois qu’on le peut, des effectifs salariés qu’on ne maîtrise pas vraiment : en particulier ceux qu’encadrent des syndicats que l’on ne réussit généralement pas à contrôler car les personnels, ouvriers ou employés, des pays de vieille industrie se sont organisés tout au long du XXème siècle ; ils revendiquent, s’opposent aux licenciements ou aux fermetures d’usines et donc empêchent d’améliorer vraiment le retour sur les investissements. Mieux vaut exploiter les travailleurs des pays en développement qui, pour vingt fois moins d’argent, travaillent trois plus et, pour le moment du moins, ne revendiquent guère.
  • En contrepoint de cette hostilité de fond réservé aux salariés ordinaires, on découvre le traitement de faveur réservé aux « hauts » salariés, ceux dont on veut s’assurer le dévouement et atténuer les scrupules : les grands diplômés, les anciens directeurs de l’administration et des Corps, à qui l’on offre des situations assorties de salaires scandaleux, de bonus sans règles, de stocks options sans limites…Les statuts ainsi réservés à quelques uns contrastent davantage encore avec le sort misérable réservé aux autres. La société subit de la sorte une cassure profonde entre des morceaux d’humanité qui s’ignorent ou se méprisent !
  • Une deuxième conséquence est que les tenants de ce libéralisme brutal ne veulent travailler que dans le court terme de façon à rester disponibles pour saisir toutes les occasions de faire de l’argent. C’est cela qui explique que dans nombre d’entreprises, tombées dans les mains de fonds d’investissements ou dans celle de spéculateurs de haut vol, on délaisse les projets à long terme et l’on se contente de naviguer à vue. D’abord parce que, la plupart du temps, le fonds investit pour une durée relativement courte, entre trois et dix ans, et que pendant ce laps de temps il lui faut réussir à »traire la vache » au maximum. Dans ces entreprises, ce sont les financiers qui ont pris le pouvoir et non plus, comme dans le temps, les ingénieurs, eux qui se trouvaient plus près des hommes et étaient donc plus sensibles aux exigences des relations humaines bien comprises.

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